Le travail occupe une place singulière dans nos vies. Il nous permet de gagner notre vie, bien sûr, mais il ne se réduit jamais tout à fait à cela. Il organise le temps, inscrit chacun dans un collectif, donne une place sociale, participe à l'image que nous avons de nous-mêmes et à la reconnaissance que nous attendons des autres.

C'est aussi pourquoi il peut devenir un lieu de souffrance particulièrement intense.

Travailler : produire, mais aussi se construire

Le mot travail est souvent rapproché du latin tripalium, instrument composé de trois pieux. L'étymologie est régulièrement utilisée pour associer travail et souffrance, même si l'histoire du mot est plus complexe que cette seule origine. Cette association ancienne dit néanmoins quelque chose : travailler suppose une contrainte. Une confrontation au réel, à ce qui résiste, à ce qui ne se fait pas exactement comme nous l'aurions souhaité.

Mais cette contrainte n'est pas nécessairement destructrice. Pour Hegel, le travail participe à la transformation du monde mais aussi à celle de celui qui travaille. En façonnant l'objet, l'être humain se transforme lui-même. Le travail peut ainsi participer à un processus de reconnaissance et d'émancipation.

Repère

Hannah Arendt distinguait plusieurs dimensions de l'activité humaine : le labeur, nécessaire à la conservation de la vie ; l'œuvre, par laquelle nous fabriquons quelque chose qui demeure ; et l'action, qui nous inscrit dans le monde commun avec les autres.

Cette distinction reste étonnamment actuelle. Car une partie de la souffrance contemporaine semble précisément apparaître lorsque le travail perd sa dimension d'œuvre et d'action pour devenir une succession de tâches à accomplir, d'indicateurs à renseigner et d'objectifs à atteindre.

Le travail comme lieu d'investissement psychique

Freud avait déjà souligné la place que peut prendre le travail dans l'économie psychique : il relie le sujet à la réalité, mobilise ses capacités et peut offrir des possibilités de sublimation et d'investissement.

Nous ne déposons donc pas notre vie psychique à la porte de l'entreprise. Nous arrivons au travail avec notre histoire, notre rapport à l'autorité, à la reconnaissance, à la réussite, à l'échec, au conflit, à la rivalité et au désir d'être reconnu. C'est aussi ce qui explique qu'une même situation professionnelle ne produise pas les mêmes effets chez chacun : le travail rencontre quelque chose de notre histoire singulière.

Il peut être le lieu où l'on se réalise, où l'on éprouve du plaisir à créer, à réussir, à transmettre, à apprendre ou à se sentir utile. Mais il peut également devenir le lieu où se rejouent, parfois douloureusement, certaines questions anciennes : être suffisamment bon, satisfaire les attentes de l'autre, ne pas décevoir, être indispensable, obtenir enfin une reconnaissance qui ne vient jamais.

Lacan nous invite précisément à nous interroger sur le rapport du sujet à la demande de l'Autre. Or le monde professionnel contemporain multiplie parfois ces demandes : davantage d'efficacité, davantage de disponibilité, davantage de réactivité, davantage d'adaptation. Et la limite devient difficile à poser lorsque l'on ne sait plus exactement à quelle demande on tente de répondre.

Du plaisir à la jouissance : ce qui nous retient

Le travail n'est donc pas seulement du côté de la contrainte ou de la souffrance. Il peut être source de plaisir, de fierté, de création, de reconnaissance et d'accomplissement. Mais il peut aussi devenir un lieu de jouissance, au sens psychanalytique du terme.

La jouissance ne se confond pas avec le plaisir. Elle désigne aussi ce à quoi le sujet peut rester attaché, y compris lorsque cela lui coûte.

On peut ainsi dire que l'on n'en peut plus et continuer pourtant à travailler sans relâche. Répondre le soir, pendant les congés, accepter toujours davantage, se rendre indispensable, ne jamais véritablement s'autoriser à s'arrêter.

La question n'est alors plus seulement : « Qu'est-ce qui, dans ce travail, me fait souffrir ? » Elle devient aussi :

« Qu'est-ce qui, malgré cette souffrance, m'y retient ? »

Le sentiment d'être utile ? La reconnaissance ? Le besoin de maîtrise ? La place que l'on occupe pour les autres ? La difficulté à renoncer à l'image de celui ou celle qui tient toujours ?

Le travail peut ainsi devenir le lieu où se nouent désir, plaisir, reconnaissance et souffrance.

Burn-out : de nouvelles formes de souffrance

La souffrance au travail n'est évidemment pas nouvelle. Les conditions de travail physiques ont longtemps été extrêmement dures, et elles le restent dans de nombreux métiers. Mais certaines formes de souffrance se sont transformées.

Le terme burn-out, popularisé dans les années 1970 par le psychologue Herbert Freudenberger, désignait initialement l'épuisement observé chez des professionnels et bénévoles très investis dans des activités d'aide et de soin. Le paradoxe est important : ce sont précisément des personnes engagées dans leur travail qui peuvent finir par s'y épuiser.

Aujourd'hui, le terme s'est considérablement diffusé. Derrière lui peuvent se rencontrer des réalités différentes : épuisement physique et psychique, impossibilité de récupérer, sentiment d'inefficacité, perte du plaisir de travailler, anxiété anticipatoire, troubles du sommeil, difficultés de concentration ou sentiment de ne plus pouvoir faire face.

Mais la question essentielle n'est peut-être pas seulement : « Pourquoi cette personne ne tient-elle plus ? » Elle pourrait aussi être :

« À quoi a-t-elle essayé de tenir si longtemps ? »

Hyperconnexion : quand la limite disparaît

Les outils numériques ont profondément modifié la frontière entre le travail et la vie privée. Le bureau peut désormais nous suivre dans notre poche. Les courriels, messageries, téléphones professionnels et plateformes collaboratives ont rendu possible une disponibilité presque permanente.

La contrainte n'a d'ailleurs plus nécessairement besoin d'être explicitement formulée. Personne ne demande toujours de répondre à 22 heures. Mais chacun voit que les autres répondent. Et progressivement s'installe une norme implicite : être joignable, rapide, adaptable.

La difficulté devient alors celle de la limite. À quel moment le travail s'arrête-t-il ? Que signifie dire non ? Que risque-t-on à ne pas répondre immédiatement ?

Et surtout : pourquoi est-il parfois si difficile de s'autoriser soi-même cette limite ?

Le « management toxique » : regarder les situations plutôt que les étiquettes

L'expression management toxique est aujourd'hui fréquemment employée. Elle peut désigner des réalités très différentes : objectifs contradictoires, injonctions permanentes, absence de reconnaissance, contrôle excessif, mise en concurrence des salariés, disqualification, isolement, surcharge chronique ou changements organisationnels incessants.

Il convient cependant de rester prudent avec les étiquettes. Réduire une situation à un « manager toxique » risque parfois de masquer le fonctionnement plus général d'une organisation.

Certaines structures placent d'ailleurs elles-mêmes les cadres dans une situation impossible : transmettre des objectifs qu'ils n'ont pas choisis, obtenir toujours davantage avec des moyens réduits et absorber les contradictions de l'organisation. La souffrance peut alors circuler de niveau en niveau.

Perte de sens : quand le travail ne veut plus rien dire

Une autre souffrance apparaît lorsque l'on ne comprend plus vraiment ce que l'on produit. Dans beaucoup de métiers, le résultat concret du travail s'est éloigné : on ne fabrique pas nécessairement un objet dont on peut contempler l'achèvement.

On renseigne des tableaux. On alimente des logiciels. On répond à des procédures. On mesure des indicateurs. Le moyen peut progressivement prendre la place de la finalité.

Dans les métiers du soin, de l'éducation ou de l'accompagnement, cette contradiction peut être particulièrement douloureuse : devoir consacrer davantage de temps à démontrer que l'on travaille qu'à accomplir le travail pour lequel on avait choisi ce métier. Il peut alors apparaître une forme de conflit intérieur :

« Ce que l'on me demande de faire correspond-il encore à ce que je considère comme du bon travail ? »

Lorsque la réponse devient durablement négative, ce n'est plus seulement la fatigue qui est en jeu. C'est le sens même de l'activité professionnelle qui peut vaciller.

Être reconnu

Une part essentielle de notre rapport au travail concerne enfin la reconnaissance. Nous pouvons supporter beaucoup d'efforts lorsque nous avons le sentiment qu'ils ont un sens et qu'ils sont reconnus. À l'inverse, l'absence persistante de reconnaissance peut atteindre profondément le sujet.

Il ne s'agit pas uniquement d'être félicité. Être reconnu, c'est aussi pouvoir constater que ce que l'on fait existe pour quelqu'un. Que notre savoir-faire compte. Que notre présence a une fonction. Que nous ne sommes pas entièrement interchangeables.

Le travail touche ici à une question qui dépasse largement l'entreprise :

Quelle place ai-je pour l'autre ?

Et demain ? Travail, intelligence artificielle et liberté

Le développement rapide de l'intelligence artificielle oblige peut-être à rouvrir une question très ancienne : à quoi voulons-nous que le travail serve ?

Depuis des siècles, les progrès techniques ont permis de déléguer aux machines une partie de l'effort humain. L'intelligence artificielle déplace aujourd'hui cette frontière vers des activités que nous pensions jusqu'ici spécifiquement intellectuelles : écrire, traduire, analyser, programmer, synthétiser, organiser ou produire des images.

Deux directions sont alors possibles. Nous pouvons utiliser ces technologies pour accélérer encore le rythme : produire davantage, répondre plus vite, multiplier les tâches et augmenter les exigences. Dans ce cas, l'outil destiné à libérer du temps risque paradoxalement d'intensifier encore le travail.

Mais une autre perspective est imaginable. Si certaines tâches peuvent être automatisées, peut-être pourrons-nous redonner davantage de place à ce que la machine réalise difficilement : la relation, la présence, la créativité, la transmission, le jugement, le soin, la rencontre et le temps de penser.

La question posée par l'intelligence artificielle n'est donc peut-être pas seulement celle de la disparition de certains emplois. Elle pourrait être beaucoup plus fondamentale :

Que ferions-nous de notre liberté si travailler moins devenait techniquement possible ?

Et, en retour : quelle place souhaitons-nous donner au travail dans une vie humaine ?

Parler de sa souffrance au travail

Consulter pour une souffrance liée au travail ne signifie pas nécessairement chercher immédiatement à partir, à démissionner ou à changer de métier.

Le travail thérapeutique peut permettre de comprendre ce qui est en train de se jouer : distinguer ce qui appartient à l'organisation de ce qui vient rencontrer l'histoire personnelle, retrouver ses propres limites, comprendre pourquoi certaines situations deviennent insupportables, interroger son rapport à l'autorité, à la reconnaissance, mais aussi ce qui peut nous attacher à une place devenue pourtant douloureuse.

Et parfois simplement retrouver suffisamment d'espace psychique pour pouvoir penser à nouveau. Car lorsque la souffrance devient trop importante, quelque chose se rétrécit : on ne pense plus qu'au travail.

Retrouver une possibilité de choix constitue alors déjà une première forme de liberté.

Marie Preto, psychothérapeute et psychanalyste à Bois-Colombes

Marie Preto

Psychothérapeute et psychanalyste à Bois-Colombes (92)

Psychanalyste et psychothérapeute depuis vingt ans, après dix ans passés en entreprise au contact de grands groupes. Son parcours comprend aussi une expérience en institution (crèches, EHPAD, clinique psychiatrique, CMP) et en libéral. Elle reçoit les adultes sur rendez-vous à Bois-Colombes. En savoir plus

N° ADELI 920014362 · N° RPPS 10010363884 · Vice-présidente de l'APPR

En parler dans un cadre confidentiel

Si ce texte fait écho à ce que vous traversez, un premier entretien permet de poser les choses et de définir ensemble ce qui pourrait vous aider.

Faire le point sur sa place au travail

En dehors du travail thérapeutique proprement dit, je propose un accompagnement individuel consacré à la place du travail dans un parcours : ce qui s'y joue, ce qui s'y répète, et ce que l'on souhaite en faire. Un support d'exploration assisté par intelligence artificielle sert de point de départ à la réflexion ; il ne remplace jamais l'entretien, il l'ouvre.

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